28/04/2005

Lady Mamy

 
 
Au guichet de la banque , il y a une dame âgée.
Elle me tourne le dos, je vois une masse de cheveux gris ébourriffés encore marqués du plat de l'oreiller.
Je vois deux mains agitées tripotant des papiers en vrac, tentant d'y trouver une structure,tentant de se rassurer.
Elle dit à l'employée d'une voix anxieuse:
" Alors, chérie, tu as trouvé l'argent que j'ai mis sur mon compte hier? les 3OO €? "
- "Oui" lui répond doucement la jeune préposée  patiente, "c'est ici sur votre dernier extrait de compte, regardez".
- "Ah, c'est bien" rétorque la cliente,mélangeant ses papiers de plus belle, "donc je peux payer mon gaz et mon électricité alors!"
-"Non", dit l'autre calme, visiblement habituée à vérifier la compréhension de la dame, "non, car maintenant, votre compte est à  MOINS 3OO€, je ne peux donc pas honorer votre virement ".
-"3OO€ " héhé, 3OO€ ", fait la tête grise, "ça va ça ! Paye le gaz pour moi alors, petit".
-"Non, vous ne comprenez pas madame, vous n'avez pas 3OO€ mais MOINS 3OO€."
-Mais comment c'est possible, puisque tu me dis que les sous que j'ai versé hier sont arrivés: les 3OO€
- "En effet", répond, la brunette, qui commence à s'agiter: "  Regarde mamy : sur ce papier ci tu étais à MOINS 6OO€, ok?" Mamy opine du chef.
"Hier tu as versé 3OO€"
Oui fait Mamy fièrement 
- "Donc, maintenant , tu  le vois sur ce papier là, non pas celui là, l'autre, en-dessous , oui c'est le bon", continue l'employée, mêlant le geste à la parole pour tenter d'être mieux comprise, " tu le vois , maintenant tu es à MOINS 3OO€, c'est écrit ici...."
 
Un ange passe alors, emportant tous les projets de la vieille dame.
-"C'est pas possible, c'est pas possible, qu'est-ce que je vais devenir? "
Je vois le dos s'affaisser, les mains se crisper sur les maudits extraits de compte, j'entend renifler, je sens l'émotion qui envahit ce huis clos blindé.
Je mesure combien je suis involontairement intruse , témoin d'un bout de misère qui m'émeut,  atteinte d'une impuissance qui m'embarrasse;
J'aimerais être très loin, où très riche. J'attend un miracle qui n'arrive pas.
Pendant le passage de l'ange, l'employée, elle,  s'active :
Elle cherche dans son ordi les dépenses récentes de  Mamy. 
L'air reprend consistance plus respirable:
L'enquêtrice relève la tête.
Elle a trouvé une piste.
- "Madame, à qui donnez-vous votre carte de crédit? car vous la donnez n'est-ce pas?"
-" Moi ? non, oui, pour mes courses, pas souvent "
-" faites attention, quelqu'un dépense beaucoup d'argent sur votre compte" ajoute la jeune banquière, "d'ailleurs, voyez", dit-elle sur un ton confidentiel, les joues brûlantes, le regard fuyant ,gênée, essayant de m'ignorer, ( et moi de glisser sous la moquette)," rien que cette semaine il y a pour plus de 25O€ de jeux et de paris ...."
- " Vous ne pouvez pas laisser jouer  l'argent de votre pension . Gardez votre carte à l'abri.
Qu'en pensez vous? "
- ......
- " Vous savez qui fait cela?" Le ton devient de plus en plus inquisiteur
 Il commence à sentir mauvais la morale judéo-chrétienne , celle qui te dégouline des bons sentiments d'un côté et qui te balance sans tolérance de l'autre, une liste de valeurs bien ficelées,sans dérogation ni compromis.
-....
-"Bon, tant pis pour vous,", soupire la jeune femme, qui n'obtient pas d'aveu,  " allez vous asseoir et mettez de l'ordre dans vos extraits". Maintenant, je m'occupe de Madame qui attend depuis assez longtemps " .
Elle me fait signe de m'approcher d'un air entendu, qu'elle voudrait complice.
A ce moment, une voix posée, sort de la crinière en bataille:
Lady Mamy pivote d'un quart de tour, de manière à voir et être vue de chacune de nous.
Les mains croisées sur la poitrine, les pieds bien ancrés au sol, elle nous lance avec une dignité un peu amusée,et une fermeté paisible:
" C'est moi qui joue ."
- " J'ai 91 ans, et c'est tout ce qui m'amuse encore".
Fourrant dans ses poches les maudits papiers,elle ajoute: 
" coupe le gaz, petit, ya longtemps que je n'ai plus froid, , coupe la lumière, je ne peux quand-même plus lire".
Puis, toute petite,elle tourne les talons, et sans saluer personne elle s'en va ... le nez au vent, 15 ans au compteur, emportant  sous le bras, comme une négligence, sa coquille usée .
 
 
 
 

03:21 Écrit par Muffy | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

Commentaires

Bravo... Bravo
Pour le modéle comme pour la portraitiste, comme pour la morale, j'adore

Écrit par : Jorael | 28/04/2005

les images se font toutes d'elles même...
c'est magique.....!

Écrit par : emi | 28/04/2005

Un petit moment d'infinité... Hi Muffy,
Je suis emportée dans le vent du temps par vos photos...C'est vraiment une sensation d'envoutement indescriptible, l'idée que l'impermanence des choses n'a aucune prise sur l'existence grâce à vos sublimes photographies.
I love it !
Béa

Écrit par : béa | 03/05/2005

Merci d'être passée sur mon blog! D'ailleurs, j'ai répondu à votre comm'!

Écrit par : nauscaa | 04/05/2005

je ne sais pas si je dois rire... ou pleurer... cette histoire est tellement touchante... on est bien peu de choses... "Coupe la lumière je ne peux quand même plus lire... " chuuut....

Écrit par : nanou | 04/05/2005

Jouer J'y pense tout le temps. Carpe Diem.

Écrit par : catmey | 04/05/2005

Je te retrouve... ... dans les trois personnages. Et tu arrives à nous transporter dans le coeur de chacune: la lady, la préposée et le témoin. Très, très beau texte. Bisous vrais.

Écrit par : Titou | 06/05/2005

problèmes de connexion Je rencontre des gros soucis à aller consulter les blogs qui contiennent le la musique: la liaison internet se coupe avant que j'ai eu le temps de lire plus que 3 lignes. Pas question d'envoyer de comm non plus, bien sûr.
J'espère que cela ne durera pas trop longtemps car je frustre !!!!
Emi, fée clochette, pardonnez moi;

Écrit par : Muffy | 10/05/2005

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